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des textes
À force de penser à y aller, je ne bouge pas puisque je ne pense qu'à y aller. Penser, rêver, ce n'est pas agir. Alors je plonge. Poussée par l'urgence de réaliser mes rêves avant de quitter cette vie. Bon, oui, je plonge. En fait, je suis plutôt sur le bord de la piscine, à regarder l'eau. Pas Narcisse qui va y tomber, mais figée, m'admirant d'être déjà ici. Là. Le froid de l'immobilité me poussera finalement à bouger.

Je respire. Je fais le vide. D'abord me libérer des mots des autres. Des si nombreux, si beaux mots des autres qu'ils remplissent mon esprit et m'empêchent de trouver les miens. Faire le vide pour voir l'arbre rare qui surgira de la forêt dense et surpeuplée de mon esprit. Avec un peu de chance, accueillir celui qui pousse dans mon âme.  Ne porter attention qu'à un arbre à la fois.

Le grand pin rouge s'impose. Au loin quelques mélèzes aussi. Plus loin encore, sur la montagne, une érablière attend la fin de l'hiver pour revivre. Mais au premier plan, une plantation. M'en tenir là pour aujourd'hui. À ce grand conifère le plus souvent droit et pressé de pousser. Si facile de compter son âge parce qu'il pousse d'un pied à chaque année, quand la nature lui offre ce dont il a besoin. Entre cinq et six branches qui tomberont et feront un tour de noeuds. On compte les tours de noeuds et les tours de branches jusqu'au sommet, si on a la chance de l'apercevoir, et on sait l'âge de l'arbre. On sait depuis combien de temps on l'admire. On sait combien il vaut: pas grand chose avant trente-cinq ans. De toute façon, les miens ne sont pas à couper ni à vendre. Quand je suis arrivée, ils avaient cinq ans et donc cinq pieds. Venant d'une ville de feuillus, je croyais naïvement ne recevoir  jamais d'ombre!

Ça épate les gens quand je leur apprends à compter l'âge des grands pins rouges. Je ne sais pas pour les autres conifères. Je sais seulement pour les arbres de ma cour arrière. Je sais aussi les oiseaux qui s'y aventurent. Pas aussi nombreux que je le voudrais, mais fidèles. Les moins peureux sans doute parce qu'ils côtoient les écureuils, parce qu'ils n'ont pas de grandes aires pour s'envoler. J'aime ces grands pins rouges pour tout ce qu'ils cachent. Les mésanges, les geais bleus, les bruants hudsoniens qui viennent quêter leurs graines de tournesol sous ma fenêtre. Les rayons de soleil, le matin, rougeâtres en été parce qu'ils se reflètent sur l'amas d'aiguilles rouges tombées des branches, brumeux en automne et au printemps quand la terre est froide et blancs l'hiver quand la neige, de moins en moins abondante, parvient enfin à s'accumuler au pied des troncs, protégeant les racines du gel. Une fois un orignal, plusieurs fois des chevreuils curieux d'aller voir les grands champs d'en face. Même un ours s'y est réfugié l'été dernier, peureux des hommes et gêné d'avoir été découvert. Des humains, très peu si ce n'est moi qui y ai installé un banc sur lequel je médite, le regard tourné vers l'est à chercher le soleil assez haut pour que je l'aperçoive entre les longs troncs minces mais pas trop pour qu'il se cache (lui aussi) derrière les branches aux aiguilles vertes qui forment des boucles touffues. Si ce n'est aussi les gens qui viennent voir des tableaux accrochés lors d'une tournée d'artistes. Des paysages dans le paysage. Les gens apprécient. Je leur raconte alors comment on compte l'âge des pins rouges. Ils n'achètent pas toujours les tableaux mais chaque fois se souviennent du sentier, des grands arbres, du banc vert que je laisse sur place. Peut-être sentent-ils comme moi toute l'énergie, toutes les vibrations, tout l'amour qu'il y a entre ces grands arbres protecteurs et moi. Entre mes veines et leur sève, la même vie.
  
Texte 13
Les grands pins rouges
Des pages et des pages
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